Vit et travaille à Paris
yasblum99@hotmail.fr
Issue d’une double culture, on me demandait parfois si je me sentais plus proche d’un côté que de l’autre. Je répondais que je me sens proche de n’importe quel métissage : lorsque je dis métissage, je dis : mélange des civillisations, confrontation des dogmes, mutation des genres.
J’ai toujours trouvé porteur d’être de ceux qui doivent composer avec des contradictions -l’ambivalence se faisant lieu de mon identité- j’y ai développé une petite métaphysique des paradoxes.
Loin d’en faire une philosophie, j’y puise une véritable inspiration.
Travailler sur la chimère, c’est une manière -spectaculaire- d’articuler cet ordre d’idée.
Dans le cadre de ce thème, l’érotisme questionne le rapport à l’autre, dans ce qu’il a de plus effrayant et attractif et raconte un aller-retour entre l’effroi et l’attirance.
Il est ici une représentation de cette opposition, et de la question de l’intégrité du corps et de ce qui le corrompt -ou de ce que je peux ressentir comme étant de la corruption : l’accouplement est déjà une représentation monstrueuse.
Axe essentiel de la série « Lupanar », il représente cette union ou montre la parade amoureuse d’une chimère, au sens large ; la chimère est le résultat supposé d’un coït inter-espèce, ou provient d’une autre forme de création, divine ou génétique, ancestrale ou nouvelle, et quelle qu’en soit la genèse elle représente ici une forme de méconnaissance, comme la question du monstre est une mise en crise de nos repères.
La figure animale, récurrente, me vient d’abord de la fascination que j’ai du vivant et plus particulièrement de l’entomologie.
Une étude préliminaire se passe à la bibliothèque, à faire des études d’insectes ou de créatures des abysses ; Je travaille ensuite d’après modèles vivants, pour faire enfin la synthèse de ces deux esquisses à main levée.
La chimère mi-homme mi-animal renvoie à la charge archaïque des échanges amoureux, gestatifs et maternels.
La figure animale est libératrice.
Ce travail, lorsqu’il a été diffusé, se présentait comme une collection.
A l’époque des foires aux monstres comme celle de Barnum, on prenait des restes d’animaux divers pour composer de faux monstres.
J’aime rester dans cet ordre d’idée, bien que je ne me serve que du dessin.
Formellement, je confronte une forme que j’essaie délicate (trait fin, préciosité du support), et un thème violent et dérangeant (la charge archaïque et dévorative du rapport amoureux, maternel, gestatif).
Je n’utilise pas de crayon au préalable, pas de gomme, je travaille directement à la pointe fine : l’erreur et la répétition donne un sens et un rythme à mon dessin.
L’erreur m’est nécessaire, elle est un propos qui rejoint le travail autour du monstre. Et chaque artiste sait qu’il y a des accidents bienheureux.
Pour les séries « petites formes » et « grandes formes », la méconnaissance prend le visage de dynamiques biologiques libres voire dégénérées, qui miment des ersatz vivants et imaginaires.
Les cabinets de curiosités, ancêtres du muséum, collectionnaient des objets hétéroclites et inédits, mêlant sciences et croyances populaires. Ici, la science et la méconnaissance s’unissent et donnent à voir une mythologie biologique, célébrant la beauté du vivant et l’ignorance, ou plutôt la perception de cette beauté lorsqu’on n’en connait pas les mécanismes.
Cette méconnaissance est célébrée comme mode de perception.
Quelque soit la précarité des circonstances, il me sera toujours facile d’obtenir un crayon et un support ; tout le monde peut dessiner, sur le sable, sur une vitre embuée, avec ses pieds, un moignon ou la bouche.
Le dessin ne requiert pas de forme d’intelligence particulière -les idiots dessinent- et m’inscrit loin dans l’histoire de l’expression et dans mon histoire la plus ancienne, avant même ma mémoire.
Mon cursus est simple : tous les enfants dessinent, et puis cessent à un moment. Je n’ai juste jamais arrêté.